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Ils ont fait le rêve d’une cité radieuse

Le 28 octobre 1980, la Conférence générale de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture, réunie à Belgrade rédige sa « Recommandation relative à la condition de l’artiste » : « Considérant que l’artiste joue un rôle important dans la vie et l’évolution de la société et qu’il devrait avoir la possibilité de contribuer à son développement et d’exercer, au même titre que les autres citoyens, ses responsabilités, tout en préservant son inspiration créatrice, et sa liberté d’expression (…)  La Conférence générale recommande aux Etats membres de porter la présente Recommandation à la connaissance des autorités, institutions et organisations qui peuvent contribuer à l’amélioration de la condition de l’artiste et stimuler la participation des artistes à la vie et au développement culturels (…) A cet effet, les Etats membres prendront toutes mesures utiles pour stimuler la création artistique et stimuler les talents ».

Sommes-nous bien inspirés ?

Oui mais, bien plus tard, on s’interroge encore sur l’utilité des artistes, sur leur raison d’être. On se demande encore s’il est bien justifié de leur accorder de la considération et surtout de leur consacrer des moyens. Lorsque l’on accorde à l’artiste une petite place, on aime pouvoir retrouver dans son travail un rendu immédiat visible et lisible. Loin de comprendre qu’une œuvre se compose au gré du temps par touches de réussites et d’erreurs, on attend des résultats probants. D’une ville à l’autre, on donne ou on retire un budget pour la « culture », pour « l’art ». Seul le résultat compte. L’artiste est oublié.

Pourtant au 189 de la rue Ordener…

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À l’arrière de la Butte Montmartre, rue Ordener, à l’occasion d’une promenade, on découvre « Montmartre aux Artistes », une cité en plein Paris, de 184 ateliers d’artistes où résident et travaillent depuis plus de 80 ans, peintres, sculpteurs, comédiens, dessinateurs, graphistes, plasticiens, performers, écrivains, poètes, musiciens, photographes, cinéastes, architectes… Environ 700 artistes y ont vécu depuis l’arrivée des premiers locataires jusqu’à ce jour. Ça nous ramène en 1930.

La plus grande cité d’artistes d’Europe

Construite pour loger des artistes afin éviter qu’ils ne s’exilent faute de logement dans la capitale, la cité Ordener est un havre de vie qui accueille les artistes, un lieu qui laisse une place à l’artiste. C’est le grand prix de Rome de sculpture, Louis Lejeune, qui a l’idée en 1911 de construire une grande Cité dédiée aux artistes. Pour concevoir le projet, il fait appel à l’un de ses amis, l’architecte Adolphe Thiers qui imagine 3 bâtiments destinés à la location (mais en vue d’un prix de location très modeste) comportant des ateliers-habitations et des ateliers-lieu de travail et même des ateliers-réserves et un espace commun. Un peu plus tard, grâce à l’appui du conseiller municipal René Berthier, la ville de Paris fait don du terrain en 1924, puis accordera en 1929 sa garantie financière.

Une façade dans l’esprit des années 30

Par son appareillage en alternance de briques horizontales et verticales, sa frise au-dessus de l’entrée, les bandeaux de brique en retrait autour des grandes portes d’entrée cintrées, la façade est traitée avec élégance. Les détails sont soignés : la ferronnerie des grilles d’entrée, le grand hall en mosaïque, les vitraux non figuratifs du tympan des arcades et son perron d’entrée encadré de deux atriums. Tout dans son allure évoque l’Art Déco.

Les deux autres bâtiments sont traités plus simplement. Pourtant le jeu graphique des façades blanches et des baies vitrées aux reflets sombres n’en est pas moins intéressant. La présence de coursives et balcons ajoute à l’ensemble l’idée que nous sommes sur un navire où chaque atelier devient une cabine voisine.

Un art à vivre

À l’intérieur des ateliers-habitations et ateliers-lieu de travail, aucune cloison n’est prévue. Un principe qui permet à chaque locataire de mieux s’approprier les lieux et de s’organiser selon ses besoins. Les sols sont des « parquets sans joints », produit à base de sciure de bois et d’huile-de-lin, coulé sur la chape de béton. Les ateliers sont conçus comme de grands cubes vitrés de 4 mètres de large et 8 mètres de haut, ouverts vers le nord pour une meilleure luminosité. Une mezzanine surplombe la pièce.

Quatre-vingts ans plus tard, les ateliers ont changé: certaines mezzanines recouvrent tout l’espace et créent des duplex de 65 m2, des douches ont été rajoutées, des cloisons parfois. Derrière chaque porte, il y a un univers différent.

Des ateliers d’artistes, pourquoi faire ?

Derrière chaque porte, il reste un lieu de création, un monde singulier en pleine vie de quartier, d’un « Montmartre aux Artistes ».

Pour le peintre Guy-Marie Nouvel : “ Un atelier, c’est pour un artiste la possibilité de vivre et de s’exprimer. Tout le monde dans la vie à besoin d’un lieu de travail. L’atelier, c’est l’usine de l’artiste. Alors avoir un atelier dans de bonnes conditions financières, c’est l’idéal ”.

Pour la peintre Anne-Marie Sabatier : C’est formidable pour un artiste. C’est la sécurité de pouvoir travailler au chaud et avec la lumière ”.

Pour l’architecte Michel Corval : “ On ne peut pas se tromper, on est là pour créer au milieu d’un ensemble de créateurs ”.

Pour le sculpteur Eric Dartois : “ Petit à petit, il y a des liens qui se tissent… Il y a des interconnexions qui se font. On s’entraide. Les gens ont des spécificités ou des connaissances techniques différentes ”.

Et puis le peintre Nicolas Kuligowski ajoute : “ Ici, c’est exceptionnel, on travaille en plein Paris, alors que souvent les ateliers d’artistes se trouvent dans d’anciens bâtiments industriels situés en périphérie, des hangars froids, assez violents ”.

La peintre musicaliste, Judith L, qui nous avait laissé entrer dans les lieux, regrette pourtant que les musiciens soient aujourd’hui moins présents dans la cité. Mais lorsqu’elle nous raccompagne, on lit tout de même son plaisir. « Montmartre aux Artistes » fait son effet.

L'auteur : Xavier Guillon

Rédacteur en chef et en os et profiteur d’espaces, il aime l’urbain et le crie haut et fort. En secret, il rêve de nature et prend régulièrement les chemins vicinaux.

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